Le monde ne récompensera pas vos sacrifices
Le schéma « tout m'est dû » : pourquoi la souffrance ne se compense pas, et comment se responsabiliser passe par le respect de ses limites
C'est une conviction souterraine, rarement dite à voix haute, et d'autant plus tenace : j'ai tellement donné, tellement encaissé, tellement tenu, qu'à la fin cela me sera rendu. Le monde tiendrait une sorte de comptabilité, et un jour il paierait. La croyance est très humaine. Elle prépare surtout l'amertume.
En thérapie des schémas, Jeffrey Young a décrit ces structures profondes qui se forment quand les besoins de l'enfant n'ont pas été rencontrés comme il l'aurait fallu. Chez les gens très performants, deux d'entre elles marchent souvent ensemble. Il y a d'abord l'abnégation : je fais passer les besoins des autres avant les miens, par réflexe, et je m'efface. Et il y a, dessous, une comptabilité silencieuse : puisque je m'efface autant, une part de moi attend que ce soit un jour reconnu, compensé, remboursé. C'est le versant caché du dévouement, cette idée que tout cela, au bout du compte, m'est dû.
Le monde ne tient pas de comptes
Je vais le dire sans dureté, mais franchement : il n'existe nulle part de grand livre où seraient inscrits vos sacrifices. Le contrat que vous croyez avoir passé, personne ne l'a signé en face. Vous avez donné sans le dire, renoncé sans négocier, tenu sans poser de limite, en espérant une reconnaissance qu'on ne vous avait jamais promise. Quand elle ne vient pas, ce n'est pas une injustice supplémentaire. C'est qu'il n'y avait pas d'accord, seulement votre attente, face à des gens qui n'en savaient rien.
L'amertume naît là, dans l'écart entre ce qu'on a donné en silence et ce qu'on attendait en secret. Elle ne prouve pas que le monde est ingrat. Elle signale qu'on a confondu deux gestes très différents : donner, qui est libre, et présenter une note qu'on n'a jamais montrée à personne.
Respecter ses limites, ce n'est pas de l'égoïsme
La sortie ne consiste pas à donner moins par calcul, mais à donner autrement. Cesser de s'effacer. Poser ses limites au moment où elles se présentent, au lieu de les enfouir pour les faire payer plus tard. Je parle souvent d'un curseur. En bas, on devient assujetti, effacé, avec des besoins qui passent toujours en dernier ; en haut, autoritaire et sourd aux autres. Le respect de soi se tient au milieu, là où mes besoins comptent autant que ceux d'en face, et où je peux dire une limite clairement, sans agresser, et sans réclamer une dette en échange.
C'est inconfortable au début, et c'est normal. Quand on a chauffé sa maison à dix degrés toute sa vie, vingt donnent l'impression d'étouffer. Poser une limite, quand on a l'habitude de tout absorber, donne d'abord le sentiment d'être injuste ou égoïste. Ce sentiment n'est pas un verdict, juste l'écart entre une vieille habitude et une justesse neuve. Il s'atténue. Reste une relation plus honnête, où l'on donne ce qu'on choisit de donner, sans facture cachée.
À RETENIR: Le sacrifice silencieux n'est pas un contrat. Personne n'a promis de le rembourser, et l'amertume vient de cette dette qu'on croit avoir contractée tout seul.Le revers de l'abnégation, c'est le sentiment que tout finira par nous être dû. Ce sentiment ne prépare pas la reconnaissance, il prépare la déception.Poser une limite au présent coûte moins cher que de s'effacer pour se plaindre après. C'est la forme adulte du courage.
Le courage, ici, n'est pas d'endurer davantage. C'est d'arrêter d'attendre que la souffrance soit un jour comptabilisée, et de la remplacer par quelque chose de plus sûr : des limites tenues aujourd'hui, et un don qui, parce qu'il est libre, n'attend plus rien en retour.
Contenu à visée pédagogique : il ne remplace pas un accompagnement en séance.


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