Laisser les autres penser ce qu'ils veulent
« L'enfer, c'est les autres » : ce que Sartre voulait dire, et pourquoi cela ne vous condamne pas au regard des autres
On cite souvent Sartre pour dire que les autres nous gâchent la vie : l'enfer, c'est les autres. C'est un contresens, et il vaut la peine de le défaire, parce qu'il cache une des libérations les plus concrètes que je connaisse.
Dans Huis clos, trois personnages sont enfermés ensemble pour l'éternité. Pas de bourreau, pas de flammes. Leur supplice tient à une seule chose : chacun ne peut plus se voir qu'à travers le regard des deux autres. Ce que décrit Sartre, ce n'est pas la méchanceté d'autrui. C'est ce qui nous arrive quand le jugement des autres devient le seul miroir où l'on se connaît. L'enfer, ce n'est pas les autres. C'est de n'exister plus que dans leur regard.
Le jugement, et ce qu'on en fait
La douleur mélange presque toujours deux choses qu'il faut séparer. Qu'un autre pense de moi ce qu'il pense, cela lui appartient et m'échappera toujours. La place que j'accorde à ce jugement à l'intérieur, en revanche, m'appartient entièrement. Ce n'est jamais l'opinion de l'autre qui blesse, c'est le pouvoir que je lui ai donné sur la valeur que je m'accorde.
La thérapie des schémas éclaire pourquoi certains y sont plus sensibles que d'autres. Un enfant qui n'a pu être aimé que sous condition, à condition d'être performant, sage, conforme, apprend très tôt que sa valeur dépend de l'approbation qu'il reçoit. Adulte, il continue de scruter les visages pour y lire son propre prix. Ce n'est pas de la faiblesse, c'est une conclusion tirée trop tôt et jamais révisée depuis. Le regard des autres ne le blesse pas parce qu'il serait cruel, mais parce qu'il vient toucher une place restée vide : celle d'une estime qui ne dépendrait pas d'eux.
Ni esclave, ni sourd
Laisser les autres penser ce qu'ils veulent, ce n'est pas devenir indifférent ni se murer, et ce n'est pas non plus obéir. C'est une position plus fine. Accepter qu'un autre puisse me juger, sans pour autant lui laisser prononcer la sentence sur qui je suis. Je peux entendre une critique, la peser, en garder ce qui est juste et laisser tomber le reste, sans que toute mon existence soit suspendue à son verdict. C'est la différence entre la confiance de faire, qui dépend des résultats et donc du regard, et la confiance d'être, qui elle ne se négocie avec personne.
Ce qu'on cherche à protéger, c'est une sorte de miroir intérieur. Pas celui que les autres nous tendent, changeant et souvent injuste, mais celui qu'on tient soi-même, depuis un adulte un peu plus posé. Quand ce miroir existe, le jugement des autres reprend sa vraie taille : une information sur eux autant que sur nous, un élément parmi d'autres, plus le tribunal où se déciderait notre valeur.
À RETENIR« L'enfer, c'est les autres » ne parle pas de leur méchanceté, mais de ce qui arrive quand leur regard devient le seul miroir où l'on se connaît. Ce qui fait souffrir, ce n'est pas l'opinion de l'autre, c'est le pouvoir qu'on lui a donné sur la valeur qu'on s'accorde. Ce pouvoir-là est à nous. Laisser les autres penser ce qu'ils veulent, ce n'est ni de l'indifférence ni de l'obéissance : c'est accueillir leur jugement sans leur laisser le dernier mot sur qui l'on est.
On ne fait pas taire le regard des autres, et il n'y a d'ailleurs rien à réussir. On cesse simplement d'en faire son seul miroir. Les autres redeviennent alors ce qu'ils sont, ni enfer ni tribunal, et on peut enfin les laisser penser ce qu'ils veulent, puisque ce n'est plus là que se décide qui l'on est.
Contenu à visée pédagogique : il ne remplace pas un accompagnement en séance.


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